PRETENDERS - II (1981) Real Records - Sire K 56924 - (Germany)
Un an seulement après la sortie de son premier album (« Pretenders »), la bande à Chrissie Hynde revient avec douze nouveaux titres produits cette fois encore par Chris Thomas. L’ensemble a incontestablement muri surtout dans le jeu des guitares. James Honeyman-Scott est éblouissant, il apporte la substance mélodique à des compositions déjà bien solides. On retrouve ce fort penchant pour le rock’n'roll, les titres sont énergiques mais toujours contrebalancé par quelques ballades comme cette nouvelle reprise des Kinks (décidément) « I Go to Sleep ». « The Adultress », « Message of Love », « Pack It Up », « Talk of the Town », « Day After Day », « The English Roses » resteront comme quelques unes des meilleures chansons jamais écrites par le groupe, pourtant à sa sortie l’album est boudé par la presse… allez donc savoir pourquoi ? Cependant ce disque laissera à tout jamais un gout amer dans la bouche avec un sentiment d’inachevé… c’est en effet le dernier de la formation d’origine, le guitariste James Honeyman-Scott décède le 16 juin 1982 d’une overdose de cocaïne. Pete Farndon, alors viré du groupe par Chrissie Hynde à cause de ses addictions à l’héroïne, le rejoindra dans la tombe le 14 avril 1983. Parler alors de malédiction à l’encontre de The Pretenders tient de l’euphémisme. Chrissie Hynde s’en relèvera mais elle restera à toujours affectée par ces disparitions. Quant à nous, il nous reste deux albums, que dis-je… deux monuments du rock british dans toute sa splendeur.
LED ZEPPELIN - I (1969) Atlantic - HATS 421-40 - Reissue Colored (Spain)
Il y a très longtemps, il y eu le Big Bang. Puis les dinosaures. Puis la musique. Puis le rock'n roll au milieu des années 50 aux Etats-Unis. Puisant sa source dans le blues, le rhythm'n blues et la country, appréhendé dès ses débuts comme une musique batârde et sans avenir par les bien-pensants, le rock'n roll allait connaître nombre de mutations. Dans l'Angleterre des années 60, la brèche ouverte par les BEATLES favorise l'apparition et le succès de groupes de jeunes british qui contrairement aux 4 de Liverpool se prirent de passion pour le blues des pionniers. THE ROLLING STONES, THE WHO, THE KINKS, THE ANIMALS ou encore THE YARDBIRDS dont nous parlerons plus bas s'engouffrent dans la brèche avec des fortunes et des destins divers. C'est l'époque du British Blues Boom. Pendant ce temps, de l'autre côté de l'Atlantique, un certain Jimi Hendrix révolutionne le monde de la guitare en expérimentant fuzz, effet wah-wah et tout ce qu'on peut faire avec un manche et six-cordes (y compris y mettre le feu lol). Les sauvages du MC5 et autres STOOGES terrorisent les braves parents à grand coup de distorsion, de contestation et d'autodestruction, ultimes soubresauts du renouveau d'un rock sauvage et incandescent en ces temps troublés.
A côté de l'unanimité et de la naiveté du mouvement hippie et du psychédélisme mais flirtant parfois avec celui-ci, de jeunes combos s'engagent dans la voie d'un rock plus dûr et bluesy. A la fin des années 60, les évolutions technologiques élargissent les possibilités et permettent de jouer plus fort et plus intensément ce fameux blues-rock "british" élaboré quelques années plus tôt. C'est dans ce contexte que naît ce qui allait devenir le hard rock, puis par extension le heavy metal. Certes, le style avait été effleuré dans les années 60 à quelques occasions : THE KINKS avec le fameux "You Really Got Me" dont le riff est devenu légendaire (chanson reprise dans la décennie suivante par VAN HALEN avec le succès que l'on sait). THE THROGGS avec "Wild Thing" (popularisé une seconde fois par Jimi Hendrix). Et même THE BEATLES avec "Helter Skelter" sur leur White Album (repris en 1983 par MOTLEY CRUE). Le style a été travaillé un peu plus en profondeur avec les YARDBIRDS (qui ont vu se succéder en leur sein 3 prodiges de la guitare : Eric Clapton, Jeff Beck et Jimmy Page) et CREAM (featuring Eric Clapton). Mais il a fallu un groupe, un seul, pour que ces débordements sonores deviennent un style à part entière. Ce groupe est LED ZEPPELIN, et leur premier album marque le début de la très longue histoire d'un style qui aura connu dans les décennies suivantes moults aventures, glorieuse descendance et provoqué nombre de passions (c'est beau).
Musicien de studio, le guitariste James Patrick Page (alias Jimmy) intègre en 1966 les fameux YARDBIRDS. D'abord comme bassiste, puis comme second guitariste aux côtés de Jeff Beck (il remplace Paul Samwell-Smith) puis comme seul soliste où il impressionne par son jeu et quelques expérimentations (la technique de l'archer). Les tensions subsistant dans le groupe mettent un terme à l'aventure YARDBIRDS en 1968. Seul Jimmy Page décide de continuer d'abord sous le nom de THE NEW YARDBIRDS. Devant honorer certaines clauses contractuelles dont une tournée en scandinavie, il s'entoure du jeune chanteur Robert Plant, du batteur John Bonham à la batterie et du bassiste John Paul Jones. Pendant cette tournée et sur une suggestion de son ami le batteur Keith Moon (THE WHO), Jimmy décide de rebaptiser le groupe LED ZEPPELIN, nom qui repose sur un jeu de mot (sous entendu "Lead Zeppelin", le "Zeppelin de plomb") et qui lui vaudra d'ailleurs quelques ennuis avec l'héritier de l'inventeur du fameux dirigeable.
Trouvant un mentor en la personne de l'imposant manager Peter Grant qui s'occupera des affaires du groupe avec Jimmy, ainsi que l'appui de la maison de disque Atlantic (qui eut du nez sur ce coup-là), les 4 hommes entrent en studio pour accoucher de ce premier disque qui, sans avoir l'aura légendaire du second volet (sorti quelques mois plus tard) est entré dans la légende et sème les ferments du genre. La formule fera date : la figure de proue bicéphale avec le jeune chanteur/hurleur blond à la chevelure de feu rivalisant avec LE guitar-hero qui joue fort, avec une bonne mixture de feeling et de démonstration. Derrière mais non des moindres, le batteur, véritable épine dorsale et le bassiste qui insufflent leur tempo avec finesse ou la violence du gros son. D'embryon, le jeune hard-rock encore accroché à son placenta blues se déploie et pousse ses premiers cris. Car pour beaucoup encore aujourd'hui, ce premier LED ZEPPELIN (et aussi II, IV et dans une moindre mesure l'excellent III) représente le rock "hard" dans toute sa pureté primale.
Doit-on revenir sur le génial et culte "Dazed And Confused", gros bébé graisseux que Page avait déjà composé et expérimenté dans les dernières années des YARDBIRDS (avec le fameux archer mentionné plus haut) et qui contient la quintescence du genre ? Début où se cotoient blues et lourdeur, où Bonham assène sa frappe de plomb, où Jones gratte 4 cordes goulues, où Page fait pleurer une guitare qui se traîne et où la voix déjà empreinte de feeling et de rage du jeune Plant se fait déchirante ou conquérante. Ce passage planant et enfin ce déluge de décibels orgasmiques sous la forme d'un solo de feu avant le final. LE morceau de l'album, LE premier cheval de bataille du ZEPPELIN sans parler d'un grand moment live. Plus court mais intense, "Communication Breakdown" a dû servir de bande originale aux premiers moments de headbanging de l'histoire (suffit de voire Robert Plant se secouer la touffe sur le clip). Un titre qui faisait sans nul doute partie de ce qui se faisait de plus virulent pour l'époque. Car l'heure est au réalisme, aux déboires humains, à l'amour, la haîne et la décadence. "The Dreams Is Over" chantait Lennon ... le rêve hippie est bien fini, c'est le retour de l'équipée sauvage et du rock de la rebellion. "Communication Breakdown" en est le manifeste.
Excellents aussi que ce "Good Times, Bad Times" au groove imparable, ces bon gros blues bien lourds que sont "You Shook Me" (frissons garantis quand la guitare s'envole) ou "I Can't Quit You Baby" (merci Mr Dixon !) ou ce final qui promet sur le nuancé et contrasté "How Many More Times". Grosse émotion que ce superbe "Babe, I'm Gonna Leave You" aux relents folks qui pleure la fin d'un amour où s'entrelacent passion et tendresse. "Your Time Is Gonna Come" et "Black Mountain Side" sont peut-être les moments les plus dispensables de l'album mais sont bien fichus quand même. Ce premier album de LED ZEPPELIN jette les bases et démontre l'énorme potentiel de ce groupe appelé à entrer dans la légende. Le deuxième volet sera le moment de l'envol des 4 hommes vers le succès et d'autres combos conquis ne tarderont pas à suivre. LED ZEPPELIN "EST" le premier groupe de hard rock, Led Zeppelin en est le premier manifeste dans les restes d'un blues fumant, 1969 en est l'année de naissance. L'histoire et le talent feront le reste. (PowerSylv - Metal Nightfall).
ROD STEWART - ATLANTIC CROSSING (1975) Warner Bros. Records - K 56151 - (Europe)
En choisissant de s’installer au Etats-Unis pour y développer une carrière solo qui lui tend les bras depuis quelques années, tout en laissant derrière lui une première vie dédiée au folk, ainsi qu’au rock stonien des Faces, Rod Stewart décide, par la même, de se dessiner une nouvelle garde-robe. Toutefois, pour assurer la transition dans les meilleures conditions, comme pour répondre à ses aspirations du moment, celle-ci sera très tendance rhythm'n'blues, partagée entre reprises et compositions originales. Assisté par tout le staff technique des studios de Muscle Shoals, des Memphis Horns et de Steve Cropper, entres autres, le chanteur trouve immédiatement ses marques, laisse glisser sa voix éraillée au whisky sur ce qui va devenir un des ses albums de référence.
Sous le costume soul d’Atlantic Crossing, plusieurs surprises. L’originalité tout d’abord, car celui-ci comporte deux faces bien distinctes, avec pour chacune, un rôle bien déterminé. Une « fast side » marquée par plusieurs moments forts, tant au niveau interprétation, qu’instrumental et une « slow side » destinée à mettre en avant une émotion qui atteint son comble sur Sailing, superbe reprise des Sutherland Brothers. Ensuite, si globalement l’album est d’un parfait équilibre, c’est surtout parce que le vrai talent de Stewart est d’avoir su s’approprier toutes les reprises qui le composent pour moitié et ce, en les revisitant au plus que parfait. Jamais depuis l’époque des Faces, l’anglais de naissance, mais écossais dans l’âme, ne nous avait fait montre d’une telle sensibilité vocale.
Terminé les choix hasardeux qui avait fait de Smiler un album sans réel relief. Avec ce saut de l’ange transatlantique, Roderick David Stewart s’installe immédiatement en tête des Charts pour la conserver quelques années durant. Quelques années seulement, car à force de concessions et une certaine désinvolture créatrice, la plupart de ses prochaines productions n’auront plus rien à voir avec la spontanéité de Three Time Loser ou l’évidence de Stone Cold Sober. En attendant que s’opère cette conversion, court sur la durée, mais dosé au millimètre, Atlantic Crossing est une injection de feeling de tout premier ordre. (Destination Rock).
PAUL MC CARTNEY - TUG OF WAR (1980) EMI Electrola - 1C 064-64 750 T - (France)
Décembre 1980. John Lennon est assassiné. Les autres Beatles sont, eux, comme tout le monde, anéantis. Macca, qui avait personnellement vécu quelques années difficiles avec Lennon (la fin de carrière des Beatles et les premières années de la décennie 70 ; les deux ne cessaient de se renvoyer des piques saignantes par chansons ou déclarations interposées), est totalement vidé par cette annonce. Il ne refera un disque studio qu'en avril 1982 (mois et année de sortie de l'album qui va nous intéresser ici, album enregistré entre février 1981 et janvier 1982, en plusieurs temps). Mais quel album ! Si son précédent opus, McCartney II (1980 - début d'année), très expérimental, avait le mérite de proposer quelques superbes chansons comme Waterfalls ouOne Of These Days, ainsi que le hit débridé Coming Up qui redonnera à Lennon l'envie de refaire de la musique (authentique), il n'en demeure pas moins inégal, avec quelques trucs vraiment, mais alors vraiment mauvais (Frozen Jap, Bogey Music). Mais l'album était son premier album solo en 9 ans, après une décennie 70 quasi entièrement placée sous les ailes des Wings (tiens, les ailes des Wings, elle est pas mal, celle-là ! Euh, non, en fait, pas tant que ça...). Les Wings que Macca, après le contrecoup de la mort de Lennon passé (difficilement), décide de définitivement abandonner, l'air de dire putain, la vie est courte, alors on passe à autre chose, et fissa, Paulo. Comme pour mieux faire revenir les fantômes du glorieux passé des Fab, Macca demande, pour ce nouvel album, de l'aide à son vieil ami le producteur George Martin, qui n'avait pourtant quasiment plus bossé avec lui depuis 1970 (sauf le single des Wings Live And Let Die de 1973). Macca, aussi, fait participer Ringo Starr à un titre, Carl Perkins (un des géants du rock'n'roll 50's) sur un autre, Stevie Wonder sur deux (il chante et joue de plusieurs instruments sur ces titres), et quant à Denny Laine (guitare), qui apparait sur 6 des 12 titres, il est, comme chaque fan de McCartney le sait, un des membres fondateurs des Wings (et avant ça, des Moody Blues). On a aussi Andy Mackay (de Roxy Music) sur un titre, ou Steve Gadd (batteur notamment pour Steely Dan)...
Sous une pochette rouge et bleue, un collage entre une photo de Linda (sa femme, qui collabore aux choeurs) et une oeuvre picturale, l'album sort donc en 1982, et s'appelle Tug Of War. Très bien acueilli par la presse et le public, c'est ce que l'on appelle vulgairement un putain d'album, un disque majeur pour Paulo, un de ses très grands crus. On dit souvent que, pour Macca, les années 80 furent difficiles, et il est vrai que Give My Regards To Broad Street,Press To Play, c'est vraiment pas bon (et certains rajouteraient McCartney II à la liste des mauvais Macca des années 80, ainsi que Pipes Of Peace, de 1983, disque très mineur conçu avec des morceaux issus des sessions de Tug Of Waret laissés pour compte, plus deux chansons en duo avec Michael Jakcson pour faire monter la sauce comme on peut). Mais si Macca a admirablement bien fini la décennie 80 (1989 : Flowers In The Dirt, la vache...), 1982 fut quand même une grande année. Tug Of War, en une quarantaine de minutes, offre 12 titres (même si l'un d'entre eux, Be What You See (Link), ne dure que 32 secondes et ne sert que de lien entre Get It (avec Carl Perkins) et Dress Me Up As A Robber). Si on note un ou deux titres vaguement anodins sur la face B (Ballroom Dancing est limite énervant dans son refrain, et The Pound Is Sinking, dont les paroles sont à moitié toujours d'actualité (mis à part que maintenant, c'est la monnaie unique, et Macca, ici, cite le franc, la lire, la drachme, etc) vu que ça parle de crise financière, est pas mal, assez courte (moins de 3 minutes), et au final peu essentiel - mais pas mauvais quand même), l'album est quasiment parfait. Sur cette face B, on a Wanderlust (une ballade à tomber), Get It (avec Carl Perkins, donc, morceau court et pas mal du tout), Dress Me Up As A Robber (assez trépidant) et surtout Ebony And Ivory, qui achève l'ensemble, une chanson bien pop en duo avec Stevie Wonder, qui sortira en single, chanson magnifique et assez connue sur le thème stoppons le racisme, on est tous des frères, et prenant en exemple les touches blanches et noires d'un piano, qui cohabitent sans problème. La face A, elle, qui n'offre que 5 titres, est totalement quintessentielle. Elle s'ouvre parTug Of War, symphonie de pochette à tomber, d'abord acoustique puis, au second couplet (après le premier refrain, en fait), l'électrique déboule direct, très jouissif. Take It Away, assez remuant, est un excellent morceau,Somebody Who Cares est une ballade magnifique aux accents hispanisants (la guitare). Le long (6,15 minutes, le plus long de l'album, de loin) What's That You're Doing est un funk-pop endiablé et jouissif en duo avec Stevie Wonder qui aa cosigné le morceau (je préfère ce morceau à Ebony And Ivory, mais on a deux styles bien différents, en même temps) ; et la face A s'achève en douceur, délicatesse et mélancolie avec les 2,25 minutes de Here Today, chanson composée en hommage à Lennon, et que Macca chante toujours très souvent sur scène quand il rend hommage à son confrère (de même qu'il rend hommage à Harrison par le biais de Something). Beau à pleurer.
Tug Of Warest un sommet. Macca mettra du temps à refaire un disque aussi réussi, ça sera en 1989, etTug Of Warsera suivi, comme je l'ai dit, d'unPipes Of Peace(dont le titre est très éloquent sur le fait qu'il est une sorte de 'suite' de l'album de 1982 : les titres se répondent) qui tentera vainement de récidiver le coup d'éclat, en utilisant des morceaux des mêmes sessions, mais mis de côté à l'époque. On y trouveraGentlemanetSay Say Say, deux chansons (dont le second, un hit) avec Michael Jackson, mais ça ne suffira pas à faire décollerPipes Of Peace, qui restera définitivement dans l'ombre de son glorieux aîné de 1982. Ayant littéralement ouvert la voie à Macca pour les années 80 (il pose les bases de son nouveau style),Tug Of Warsera donc, mais personne ne pouvait s'en douter, le dernier bon McCartney pendant un bon moment, jusqu'à 1989, et c'est un des rares albums de l'artiste, avecChaos And Creation In The Backyard(2005),Band On The Run(des Wings) etFlowers In The Dirt, à mettre tout le monde d'accord : on tient ici un grand, très grand cru, un disque quasiment parfait, si on excepte deux titres très corrects, mais pas aussi grandioses que les autres, sur l'ouverture de la face B. Une production remarquable, un Paulo en forme, des chansons mémorables...Tug Of War, à l'heure actuelle difficile à trouver en CD comme quasiment tous les Macca (en attendant la réédition, prévue, mais pour quand ? M'en fous, je l'ai en vinyle...), est un grand, très grand album, un essentiel, un chef d'oeuvre, oui, je n'ai pas peur de le dire : un chef d'oeuvre ! (Clash Doherty).
En 1971, apparaît dans les bacs une pochette rouge où l'on devine à peine des musiciens en pleine action, comme à la guerre. Comme si la pellicule avait été surexposée à cause de l'énergie déployée. C'est « Slade Alive ! ». Un disque qui fait date. C'est du brutal. Au diable les raffinements de « Angelina », les chœurs de « Dapple Rose », le violon de « Pity the Mother » ou les harmonies de « Pouk Hill ». Là, c'est du live, et on n'y va pas par quatre chemins, au contraire on fonce tête baissée, en véritable bourrin revendiqué.
Une basse ronde qui résonne, qui vagabonde d'un pas sûr et répétitif, un public apparemment déjà passablement excité, marquant le rythme en claquant des mains, une guitare arrivant en appui, pratiquement sur la pointe des pieds, avec un gimmick tournant. Calmement, un chant en duo débute. C'est une sorte de boogie intimiste, mais la tension augmente rapidement, la batterie se fait plus franche, les amplis crépitent. Dave Hill balance un chorus à l'arrache, ses collègues s'esclaffent : encourageant ou approuvant. Ils semblent rugir de plaisir au moment où l'on frôle un maelström sonique. Puis la basse roule des mécaniques, bouscule, gronde et prend les commandes, forçant la formation à clamer le jeu. Mais le public, galvanisé, continue à marquer le rythme de ses mains et le barrage cède : déferlement de trolls électriques.
Il s'agit en fait de « Hear Me Calling », une composition de Ten Years After (sur « Stonehenge »), que le combo a pris pour habitude de jouer pour ouvrir son set, en ayant pris soin d'épaissir le son et de lui donner un petit côté belliqueux.
On continue avec « In Like a Shot from my Gun », un inédit de Slade. Riff appuyé, guitares crues, batterie et basses brutales. La chant de Noddy Holder monte d'un cran dans la rugosité. On ne sait pas vraiment si c'est le public qui éructe, ou bien les musiciens, ou encore les deux. On se croirait dans une taverne des bas-fonds des Baskervilles ou d'une Cour des Miracles, où tous les reclus, les freaks et autres personnages fantastiques se donneraient rendez-vous pour ripailler et beugler tout ce qu'ils savent.
La reprise des Lovin' Spoonful, « Darling be Home Soon », permet à Holder de démontrer qu'il est bien plus qu'un hurleur (de talent). Il fait preuve ici de nuance, de sensibilité et .... de douceur (oui, malgré le fameux, mais douteux, rot salvateur).
- « Ouais, mais pas trop longtemps, heingue ? » vocifère en postillonnant Hébus le troll.
D'autant plus que cela commence à pousser derrière. Là où à l'origine, il y avait une section de cordes et de cuivres, il y a maintenant une bande de bourrins. Et pourtant ça sonne, la version de Joe Cocker fait même pâle figure en comparaison. Alors Noddy n'a pas d'autre alternative que de s'érailler le gosier sur les derniers couplets.
« Know Who You Are », qui n'est sans évoquer les Yardbirds, est la seule pièce à rester dans les clous, à rester proche de la version studio, marchant presque à l'économie, histoire de reprendre son souffle (ce qui ne l'empêchera pas de devenir une référence du Glam-rock), d'accumuler la pression, pour le dernier sprint final, la charge des barbares.
« Keep on Rockin' » c'est Jerry Lee Lewis, Little Richard et Ten Years After passés au mixeur. On épice le tout d'une voix aux cordes vocales entretenues au papier de verre et lubrifiées au Whisky-Guiness.
Slade se mue en centrale électrique.
« All right ev'ryboby !! » Blam ! « Let's you head down « Blam !! « Let's your heeeaaad down-aa-han » re-Blam !! Et Noddy incite à foutre le bordel et beugle comme un hystérique : « I want to say ev'rybody get on off seat !! Claps your hands and stomp your feet ! Get down and get with iiit !!! ».
Le public suit illico, ce qui donne l'impression d'un tremblement de terre rythmé ; le groupe est transcendé et met le feu ! Holder semble insister sur « Stomp your feet », or justement, le « stomping » est une « danse » skinhead » consistant à lever haut la jambe et taper fort du pied pour marquer bruyamment le rythme.
Nolder, grand fan de Little Richard, se lâche totalement. On le sent électrisé, transcendé, sous l'emprise d'un Rock'n'Roll nerveux et torride. Comment ce gars peut-il chanter (vociférer ?) de cette façon sans se claquer une corde vocale ?
C'est une débauche d'énergie. Que le quatuor reste cohérent, tant chacun semble à la limite de faire une sortie de route, tient du miracle.
Et puis vient l'apocalypse. « Born to be wild » prend ici des allures de bête sauvage atteinte de la rage. A ce jour, aucun groupe, même de gros bourrins du manche, n'a su donner autant de violence, voire de démence, à cet hymne rock. Ce classique de Steppenwolf est ici pourvu d'un break, ou plutôt d'une furia sonore, bâti sur des larsens infernaux, une basse bombardier et des guitares épileptiques.
No overdubs ? Vraiment ? On ne s'en serait pas douté...
C'était quoi ça ? Du boogie ? Du Blues-rock ? Du Glam-rock ? Du Hard-rock ? Oui et non, en fait c'est juste Slade dans son élément.
C'est sauvage, crade et, hormis Jim Lea, les musiciens sont limités techniquement ; pourtant à l'époque cet album explose à la face d'un monde musical, pas encore perclus de carcans réducteurs, avec sa sauvagerie et sa débauche d'énergie (58 semaines dans les charts, en atteignant même la seconde place !). Un live séminal et spontané, enregistré devant des fans dans une petit salle (le Corman Theatre Studio). Un dirty rock'n'roll heavy qui semble avoir annoncé la scène australienne avec ses guitares rugueuses et la voix enrouée très hard-rock'n'roll, que l'on pourrait apparenter à d'autres voix fameuses des antipodes telle que celle de Bon Scott (5), de Jimmy Barnes et d'Angry Anderson.
C'est le début de la Slademania, et ce n'est pas grâce à leurs bobines, encore moins à leur tenues vestimentaires.
Les ambassadeurs du Glam-rock ? Ou les inventeurs ? Possible, mais pas dans le sens glitter. (Bruno - http://ledeblocnot.blogspot.fr/).
ANGE - VU D'UN CHIEN (1980) Philips - 6313 023 - (France)
Bon an, mal an, malgré les déconvenues et changements de line-up, ANGE continue son chemin et après un hiatus d'un an, pénètre dans les années 80... on peut le dire avec la plus grande assurance. Les frères Descamps et Jean-Pierre Guichard recrutent un nouveau guitariste, Robert Defer, et un nouveau bassiste, Didier Viseux. Attachez vos ceintures, car si Guet-Apens était encore plus ou moins empreint de la magie des grands classiques du groupe, Vu D'un Chien est lui bien décidé à tourner la page.
"Les Temps Modernes". Dès l'intro à la batterie, on sent que quelque chose a changé. Et alors lorsque rentre la grosse guitare, plus de doute : ANGE a décidé de passer à un son nettement plus rock et n'ayons pas peur des mots, sa musique s'est FMisée. Même si "Les Temps Modernes" dure plus de cinq minutes, on reste dans un univers direct dans le fond comme la forme. La basse est lourde, même Francis semble avoir troqué son orgue personnel pour des claviers plus "communs". C'est tout juste si le texte délirant de Christian nous rappelle qu'ANGE a été un conteur d'histoires. Qu'à cela ne tienne, la chanson est très bonne et les soli de Robert Defer (qui semble être un sacré technicien lui aussi) sont vraiment puissants. Rien de très progressif là-dedans, bienvenue dans l'ère des années 80. Avec "Les Lorgnons", le groupe nous sort un orgue Hammond de poche et tente de développer une ambiance particulière. Seulement à la fin du premier couplet, les autres instruments rentrent et amorcent un retour vers une chanson plus conventionnelle. La réalisation arrive à rester prenante, et la montée vers les refrains réussie. La guitare se taille encore une fois la part du lion avec un gros solo qui dure presque jusqu'à la fin de la chanson. Excellent.
"Foutez-moi la Paix", là c'est sûr, ça va chauffer dans les chaumières. Déjà dans le studio ça devait être toute une affaire. Prenez l'ambiance de "Reveille-Toi !" sur Guet-Apens, diminuez l'intensité du texte (qui n'a rien à voir ici), mais avec cette accélération, le son est ici trois fois plus lourd à cause de la rythmique. En tout cas ça envoie, et l'on ne peut que sourire face au solo de synthétiseur Prophet. Allez, encore un bon point. "Je Travaille Sans Filet" est enchaînée avec elle et après un début ambiancé, se révèle calquée sur le même modèle que "Foutez-moi la Paix". Les choeurs derrière Christian sur le refrain donnent une dimension supplémentaire au morceau, qui apparait comme le plus progressif de cette première face (six minutes). Il alterne courtes accalmies et ambiance d'enfer, le meilleur résidant dans le milieu avec la guitare harmonisée digne d'un Thin Lizzy (non, vous ne rêvez pas). La progression vers le final est magistrale.
Voici que "La Suisse" débarque en début de seconde face, avec une ambiance... disco. Pour un voyage au pays des coucous, voilà un choix curieux. En tout cas, tout est amusant dans ce titre, le texte, la basse, la guitare rythmique, le refrain, les choeurs féminins sur ce même refrain, le solo de synthé, le saxophone sur le final de la chanson... Ca aurait pu faire un bon tube pour ANGE à l'époque. Le groupe se fait plaisir et ça se sent, tant pis pour les grincheux. Reprise d'un thème plus rentre-dedans avec "Personne au Bout du Fil". Christian fait le fou, sur une lancée hard-rock assez joussive. Bon sang, j'arrête pas, mais est-on sûrs qu'on parle du même ANGE qu'avant ? Non, et c'est ça qui est bon. Le piano joue comme pour un rock de bar. Solo de guitare démentiel encore une fois...
"Pour un Rien" nous offre une ambiance plus acoustique fort bienvenue dans cet album très rock. Pas de grosse guitare ici, même si ce sont la basse et les synthés qui se taillent la part du lion. Le texte est joli, la musique aussi, on se laisse prendre. Le morceau-titre, "Vu D'un Chien" reprend l'esprit disco de "La Suisse", avec au moins autant d'efficacité. C'est vraiment trop marrant de voir en ANGE un nouveau groupe à dancefloors, manque plus que les coupes afro pour chacun des membres. Le groupe, pour mieux affirmer son propos, embraye sur un hard-rock dans la deuxième partie à la manière d'un enregistrement live, avec public. Ils sont forts quand même, réussir à s'éloigner autant d'un "La Route aux Cyprès" ou "Jour Après Jour" et de faire aussi bien. Fin d'album démentielle, magistrale...
Disco, Thin Lizzy, synthés, FM, saxophone sur "La Suisse", dancefloors, je crois qu'avec de tels qualificatifs, on ne peut que constater l'importance du virage pris en deux ans, pour un ANGE qui est décidé une nouvelle fois à coller avec son époque. Mais ils le font bien, cet album reste l'un des meilleurs de la période qui s'ouvre. Vu D'un Chien est très inspiré pour un groupe qui a des burnes, et qui se réinvente totalement. (Marco Stivell).