GOGOL 1ER ET LA HORDE - HENCOR-PIR (1983) Accord - ACV 130047 - (France)
Si la France avait passablement manqué le coche du punk en 76, elle a brillamment rattrapé son retard dès le début des années 80 grâce au travail d'une série d'artistes punk audacieux et originaux qui, loin de copier les formations britanniques ou américaines, cherchèrent à proposer une vision personnelle et créative. Parmi eux, on retiendra forcément Metal Urbain, Bérurier Noir et Gogol Premier...Gogol Premier...Plus qu'une musique, un véritable concept, un univers...Lorsqu'il débarque en 1982 avec son premier album, 'Vite avant la saisie', personne n'imagine alors un instant qu'il va devenir disque d'or et pourtant...Produit sur un label indépendant (New Rose), qui plus est ! Même scénario un an plus tard avec le second, 'Hencor' pir'. Musicalement pourtant, ces deux premiers essais ici réunis en un seul cd n'ont rien de spécialement novateur, c'est l'ensemble qu'il faut considérer. Véritable héritier spirituel d'Alain Kan (Dieu que ce mec était en avance sur son temps) Gogol fait de son art une arme de provocation auquel aucun tabou ne résiste : religion, politique, société, star system, tout le monde en prend pour son grade. Vêtu en prêtre, l'homme transforme sa création en une forme de croisade de la libre-pensée ; accompagné de son groupe, La Horde, il transforme ses concerts en spectacles complets où fouets, croix inversées, performers au look de barbare, filles peu vêtues, se côtoient, rassemblés derrière ce slogan cru : 'J'encule', ici scandé pour la première fois. Sur album également, c'est un véritable show : une ambiance disco bidon pour démarrer 'C'est vraiment très fou la disco' avant qu'un bon rythme punk ne prenne le relai, les exercices vocaux version Jacques Dutronc keupon sur 'Mesdames, messieurs, bonsoir', les simulations pornographiques de 'Adolf, mon amour' ou les percussions africaines de 'Punks africains' et le chant de sale moutard de 'Ce que je veux faire quand je serai grand'. Gogol Premier se fait le chantre d'un libre arbitre, d'un jeu entre bien et mal, usant d'un humour noir vitriolé pour secouer certaines vérités sans perdre de vue que dans la vie, il faut aussi s'éclater. Cette indépendance pas assez politisée à son goût lui sera reprochée par la frange punk la plus extrémiste mais lui n'en a cure, s'il s'est tissé cet univers mégalo carton pâte, ce n'est pas pour se poser des limites. Dans le même esprit, 'Hencor'pir' sonne un brin plus sombre notamment sur l'excellent 'La bombe' (une de mes chansons favorites) mais sans jamais négliger quelques bonnes bouffées de rigolades potache ('Tous les anges s'appellent Martin', 'Anais anal'). Désormais à nouveau disponible en cd-r sur le nouveau site de l'intéressé, cette excellente compilation nous replonge dans les délices d'une certaine vision du punk où l'atmosphère et la déconne comptaient presque autant que la musique elle-même. Gogol Premier est un conteur plus qu'un chanteur mais Dieu qu'il est jouissif de se replonger dans ses mises en scène entre débilo-mysticisme et poésie zizi-panpan. De toute manière, nos âme lui appartenaient, c'était écrit...
L'ambition initiale de 666 par le claviériste Evángelos Odysséas Papathanassíou, plus connu à l'époque sous le nom de Vangélis Papathanassíou, pourrait être résumée grâce à cette seule maxime de l'athénien Démosthène. En 1970, alors qu'Aphrodite's Childsurfe sur le succès de ses deux premiers albums, il se lance dans la relecture de l'Apocalypse de Saint Jean. Interviewé à cette période, Vangélis confie qu'il voit dans les nombreux évènements bousculant la planète à l'époque une succession de faits dont le dénouement sera inéluctablement... la fin du monde ! Ainsi, la guerre du Viet-Nâm, les révoltes étudiantes, le fiasco du festival d'Altamont et les 70 000 morts du tremblement de terre de magnitude 7,9 à Ancash au Pérou seraient selon lui l'annonce précoce d'une fin proche : il décide pour l'occasion de se lancer dans l'écriture d'un concept-album (à l'heure où cette idée n'est que rudimentaire, encore camouflée par celle des Operas-rock) retraçant l'Apocalypse selon Saint Jean. Pour autant, Vangélis est lucide quant à la direction musicale à suivre pour crédibiliser au maximum un tel projet, et l'abandon de la pop édulcorée chère aux autres membres du groupe semble alors impératif. Les tensions présentes depuis It's Five O' Clock se voient alors accentuées, à tel point que la sortie de 666 en 1972 sera finalement posthume aux Aphrodite's Child, dès lors dissolus au profit de carrières relativement avantageuses financièrement, surtout pour Vangélis et le très francophone Demis Roussos.
"This work was recorded under the influence of Sahlep" ("cet album a été enregistré sous l'influence du Sahlep"). Longtemps soupçonné par l'opinion publique comme étant une drogue, la mention du Sahlep dans les crédits de l'oeuvre n'est en réalité qu'une provocation humoristique de la part des musiciens : il s'agit en fait d'une boisson turque à base de lait et de poudre de Sahlep, une racine qui permettrait de soigner le mal de gorge... Car si les membres du groupe traitent d'un sujet lourd avec lyrisme et beauté, ils n'en oublient pas moins de garder un certain recul drôlatique et frais sur leur vision de la prophétie. Le vieil adage de Diderot, "Ôtez la crainte de l'enfer à un chrétien, et vous lui ôterez sa croyance", n'a jamais été aussi véridique qu'ici.
L'Apocalypse. Détruire le tout, créer le rien. Afin d'être en cohérence avec le sujet traité, les grecs se devaient de se métamorphoser, bouleverser leur ordre établi et en créer un nouveau, plus proche d'un mysticisme anarchique finalement très progressiste. Les 24 morceaux composant ce double album varient dans la durée, les influences et les intentions : voyageant de 14 secondes à 19 minutes, l'ensemble des compositions brasse une multitude d'univers musicaux différents qui laissent entrevoir la future oeuvre solo du prodigeVangélis. Quand jazz, psychédélisme, cantiques, musique expérimentale, musique orientale, pop et rock se mélangent en une seule entité avec talent et popularité, la répercussion en résultant se révèle exceptionnelle. 666 s'est vendu à ce jour à environ 20 millions d'exemplaires, et pourtant son exposition reste paradoxalement assez confidentielle : très rarement cité dans les ouvrages dédiés à l'histoire du rock progressif (et, pour les plus zélés, du rock en général), il est occulté par les carrières solo de Vangélis, par exemple responsable de la BO de Blade Runner, et de Demis Roussos, désormais analogue d'une variété guimauvesque pour mamies expirées.
666. Les chiffres maléfiques, le nombre de la Bête. L'hexakosioihexekontahexaphobique (ou, plus simplement, le phobique du nombre 666), effrayé par cette symbolique, fuira l'album comme la peste, car le titre n'est pas trompeur, bien au contraire ! Quatre compositions ont dans leur titre l'évocation de la bête ("beast"), sans oublier les quatre chevaliers de l'apocalypse ("The Four Horsemen"). L'auteur des textes, externe au groupe, se nomme Costas Ferris, et fournit au groupe des paroles d'une profondeur exceptionnelle, servies par une pléthore d'intervenants vocaux locaux dénichés par Vangélis, Irene Papas en première ligne, sur le déroutant "8 (Infinity)". "I am, I was, I am to come I was", telles sont les paroles que l'actrice scande pendant 5 minutes, 5 minutes intenses, vives et mortes d'un exorcisme étrange dont la teneur carabinée peut choquer les plus sensibles, exciter les plus dérangés et ennuyer les plus mélomanes. A l'instar du Stripsody de la cantatrice Cathy Berberian, un exercice vocal expérimental se résumant à l'énonciation d'onomatopées, ce titre, qui durait à l'origine 39 minutes (!), désarçonne et surprend. Si l'ensemble de l'oeuvre est originale (pléonasme), "8 (Infinity)" constitue le point d'orgue de la bizarrerie scandaleuse (peu de temps avant la sortie du disque, Vangélis a engagé un combat avec le label qui considérait cette piste obsène), finalement peu accessible aux oreilles musicales.
La création par l'inspiration. Peu de groupes de l'époque peuvent se targuer d'avoir réalisé une pierre angulaire de création, un parangon d'inspiration fertile. Les exemples d'efficacité musicale ne manquent pas dans 666. Au-delà de l'oeuvre dans son ensemble, de nombreuses pièces se suffisent à elles-mêmes : "Babylon" est une composition excellente et joyeuse à souhait, "Aegian Sea" aère l'album d'une ambiance aquatique et céleste, "Loud, Loud, Loud" ravive timidement mais sûrement la flamme hippie... Mais le véritable monument, l'explosion épique, l'exploit légendaire, c'est le fabuleux récit inquiétant des "Four Horsemen". Demis Roussos n'a jamais aussi bien chanté, illuminé comme un Jon Anderson sous LSD, et son compatriote guitariste Silver Koulouris livre des prestations inouïes sur ses solos spectaculaires, iréels. La magie intrinsèque à cette chanson est rare, beaucoup trop rare pour ne pas en profiter sans aucune modération. Pour ces seules six minutes, Aphrodite's Child mérite une place nettement plus importante dans le panthéon des grands du rock progressif, aux côtés des Yes, Genesis ou ELP.
On regrettera cependant l'absence relative du chant de Demis Roussos, absorbé par l'élaboration de son jeu de basse, qui limite ses apparitions à moins de la moitié de l'oeuvre. Le titre de 19 minutes placé en fin d'opus, "All The Seats Were Occupied" se révèle être un medley de certains passages de l'album, présenté sous la forme avantageuse d'improvisation. Cette pièce est superflue et pénalise légèrement 666 dans son ensemble. Le mélomane indulgent saura ignorer cette erreur pour se lancer à corps et âme perdus dans l'exploration d'une oeuvre sous-estimée, sous-exposée et surtout iconoclaste. Il faudra quelques écoutes au néophyte pour se faire totalement à l'univers déjanté de 666, mais le cas échéant il prendra un réel plaisir à se fondre dans l'atmosphère de croisée des chemins qui s'offre chaleureusement à lui. (By Doc Savage).
Après avoir sacrifié au passage obligé par la planète disco avec "Discovery" et "Xanadu", Electric Light Orchestrarenoue avec le style qui a assuré son succès. "Time" est le digne héritier des "A New World Record" et "Out Of The Blue" même si les cordes sont de moins en moins présentes et de plus en plus masquées par les synthétiseurs, années 80 obligent. ELO se paye même l'audace de faire un concept album, l'histoire d'un type des années 80 projeté en 2095, à une époque où ce procédé peut facilement être taxé d'has been.
Comme pour bien ancrer cette notion de concept, "Time" débute par un 'Prologue' et se termine sur un 'Epilogue' comme dans toute bonne histoire. Les titres ne sont pas véritablement enchaînés les uns aux autres mais font régulièrement l'objet de transitions, souvent assurées par les cordes dont c'est là la principale contribution, autant de très courts passages instrumentaux dont les airs n'ont pas de rapport avec les thèmes musicaux des titres qui les précèdent ou les suivent.
Jeff Lynne semble avoir retrouvé son inspiration un peu en berne sur les albums précédents. Pas de grande surprise cependant, l'homme reste fidèle à ses mélodies sucrées parfois popisantes, peuplées d'harmonies vocales luxuriantes et de riches orchestrations. Concept futuriste oblige, bon nombre de titres jouent la carte de la modernité (de l'époque) à grand renfort de synthétiseurs, voix vocodorisées ou déformées ('Prologue', 'Yours Truly 2095', 'Here Is The News'), certains très new wave ((l'instrumental 'Another Heart Breaks', 'From The End Of The World' dont la rythmique répétitive, les mélodies squelettiques aux synthés et le chant dépassionné rappellentVisage).
A côté, d'autres titres résonnent en écho à un passé pas si lointain : 'Twilight' et 'The Rain Is Falling', prototypes, l'un dynamique, l'autre romantique, du style "ELO" avec des mélodies raffinées et chantantes, 'The Way Life's Meant To Be' qu'on verrait bien interprété par Eagles, 'The Light Goes Down' lascivement reggae, le fade '21st Century Man' (bien loin de son presqu'homonyme "schizoïd" de King Crimson) et le réjouissant rockabilly de 'Hold On Tight' sur lequel Jeff Lynne interprète un couplet dans un français à l'accent délicieusement (ou épouvantablement) british.
Enfin, point d'orgue de l'album, le somptueux 'Ticket To The Moon'. Débutant sur un chant mezzo voce accompagné d'un simple piano, le titre s'élève lentement dans un sublime crescendo vers de poignants sommets nimbés d'un luxuriant accompagnement de cordes et de chœurs magnifiques avant que le final en canon ne nous donne l'irrépressible envie de reprendre Ticket To The Moon d'une voix de fausset. Un très grand titre d'ELO.
Certes, tous ne sont pas aussi réussis et la tonalité générale de "Time" ne déconcertera pas les amateurs d'ELO tant le style "Jeff Lynne" est reconnaissable. Par ailleurs, si l'album en mélangeant de nombreux styles apparaît contrasté, il en devient un peu disparate par son collage d'ambiances très différentes parfois fort éloignées du concept futuriste de l'album. Néanmoins, cela faisait longtemps que Jeff Lynne n'avait pas fait montre d'une telle régularité dans l'inspiration et même les titres les plus faibles de "Time" demeurent d'un niveau bien supérieur à ceux des albums qui vont suivre. (Corto).
"Autobahn" s'est très bien vendu. La musique électronique peut séduire. Mais Florian & Ralf veulent être des robots et suivrent leur programme. Radio-Activity sera la suite, suite sans vue commerciale, mais fidèle à leur absence de désir propre aux robots.
La pochette présente une radio style Seconde Guerre Mondiale pleine de crin crin, bien manuelle, à gros boutons avec de la toile sur le haut parleur. L'image ressemble à une photocopie. Suite au dynamisme d'une route montagneuse, les robots désignent un plan austère sans horizon, proche même de l'esthétique minimaliste: Kosuth n'est pas loin.
Le disque est avant toute chose tautologique, c'est à dire que la musique désigne l'objet que sont le disque et la radio. Au lieu de renvoyer à un ailleurs (ca n'est pas le disque que j'écoute mais la musique), Kraftwerk, en bons robots amoureux de la technologie veulent écouter un disque ou une radio.
"Geiger Counter", la première plage est seulement composée d'un "poc" pouvant s'apparenter à une poussière sur la vinylite. La tranche temporelle qui sépare la répétition du "poc" se réduit et le compte à rebours s'accélère peu à peu jusqu'à ce que la reverb transcende l'évènement minimal pour ouvrir l'espace sur du morse. De même le morse est un langage et non une musique dans le sens où c'est un outil et non une musique dans une définition romantique du terme, un outil technique afin de communiquer comme la radio. La chanson éponyme Radio-Activity démarre alors, l'orchestration est extrêmement épurée, le chant est détaché, celui d'un robot, ou d'un morse. Une étrange mélancolie ressort de ce titre. Une description technique de la vie industrielle, des centrales nucléaires et de tout ce qui s'y rapporte ne peut apparaitre comme un hymne à la technologie (faute de joie dans l'air), ni d'une critique (les textes ne commentent pas, ils décrivent uniquement). D'où cette impression de flottement où l'on ne sait si l'on doit s'extasier devant le Spleen ambiant ou bien y voir une dénonciation de la morosité propre aux régions d'habitation des robots Florian & Ralf: La Rurh. Le nom même du groupe peut nous éclairer sur cette dimension à double tranchant.
Kraftwerk signifie "Centrale électrique". Ce nom a été choisi parce qu'il permettait une publicité gratuite et efficace (les panneaux indiquant des centrales électriques étant nombreux dans la Rurh). Ainsi l'on peut voir une forme d'ironie toute Warholienne qui consiste à critiquer par l'adhésion extrême. Une critique de la société de consommation par la sacralisation de boites de soupe, une critique de la technologie par une transformation en robot, prêcher le faux pour démontrer le vrai.Continuons...
Le titre "Radioland" présente une atmosphère si puissante qu'elle méritera d'être ré-exploitée (merveilleusement) par RadioHead avec le morceau "Kid A". Puis toujours cette dénomination tautologique des moyens de communications ("Radiowaves", "Intermission", "Antenna", "Transistor"). De courtes plages abstraites séparent des compositions plus traditionnelles. "Airwaves" dévoilent comment les robots métamorphosent leur amour de toujours pour la musique de Brian Wilson. "Home Sweet Home" qui clôture le disque est un crescendo désuet démontrant la dimension religieuse qui est conférée aux progrès techniques.
Les interludes expérimentales créent une écoute différente, proche des interventions hétéroclites qui séparent chaque musique à la radio: changement de station, spots publicitaires, chanson, annonce, changement de station, musique, changement...".
Radio-Activity est un album étrange dans la discographie de Kraftwerk. Peut être est-il le juste milieu entre la verve expérimentale des deux compères provenant de l'école de Dusseldörf, et l'amour pour la pop musique. En tout cas c'est un album qui s'écoute comme une radio qui crépite ou se tait lorsqu'une montagne s'élève et encadre la route. Les interférences sont synonymes de poésie... Pour les robots en tout cas.
PRINCE - LOVESEXY (1988) Paisley Park - 925 720-1 - (Europe)
Si Sign ‘o’ the times avait fait l’unanimité, l’hsitoire retiendra que Lovesexy fut le premier album de Prince à faire l’unanimité... contre lui. En effet, que ce soit les fans (qui ont toujours vu dans ce disque un ersatz peu convaincant après l’annulation frustrante du Black album),les non-fans (ils sont où, les tubes ?), les détracteurs de Prince (sur le mode du « ah, je vous l’avais bien dit, qu’il se planterait ! »), les puritains (qui jugeaient la pochette trop provocante), la presse (qui reprochait à Prince, euh... de faire du Prince ?), ou le monde en général (qui ne comprenait strictement rien à ce disque), chacun avait, à sa sortie, une bonne raison de détesterLovesexy – à tel point que cet album continue, aujourd’hui encore, d’être marqué du sceau de l’infamie aux yeux de quiconque porte un quelconque intérêt à la discographie de Prince.
Or, la vérité, comme souvent, est bien plus complexe que ce que laisse supposer cette présentation. Lovesexy, en effet, n’est pas un mauvais album ; c’est même un authentique chef-d’oeuvre. En revanche, c’est un album totalement givré, barré comme rarement le fut un disque supposé être « grand public » (rappelons qu’à l’époque, Prince était une superstar mondiale, au même titre que Madonna ou Michael Jackson). Des exemples ? En guise de mise en jambe, « Eye no », le titre qui ouvre l’album, ressemble à une jam particulièrement chaotique entre Curtis Mayfield, Funkadelic et les JBs.
Puis vient « Alphabet Street », le premier single, qui débute comme un exercice de funk ultra-minimaliste reposant sur une rythmique décharnée et quelques accords de guitare simplistes, avant que ne déboule une ligne de basse qui semble vivre sa vie indépendamment du reste du morceau, une voix aux inflexions soul déclamant un texte empruntant à l’imagerie rock’n’roll des fifties (les filles, les bagnoles), et des choeurs sortis de nulle part... Bref, un morceau dont l’audace laisse rêveur quant au degré de tolérance et d’ouverture du public des années 80 – car, en dépit de l’échec relatif de l’album, ce titre fut un tube, ce qui serait proprement inimaginable aujourd’hui.
Et tout le reste du disque est à l’avenant, développant avec conviction une esthétique du « trop » : trop vaporeux (« I wish u heaven », qui renoue avec les ambiances opiacées et enfumées deAround the world in a day), trop sirupeux (« When 2R in love »,échappé du Black Album, est un slow moite à souhait), trop torturé (à côté du lyrisme sombre de « Anna Stesia », « The cross », sur l’album précédent, ressemble à une reprise des Charlots), trop fou (« Dance on » déroule l’une des rythmiques les plus incroyables qu’il nous ait été donné d’entendre, uniquement composée à partir de syncopes irrégulières et destructurées (époustouflante Sheila E.), pour un résultat qui reste miraculeusement groovy), et enfin trop jusqu’auboutiste (dans une belle démonstration de « c’est à prendre ou à laisser », Prince a souhaité que la version CD ne comprenne qu’une plage, ce qui oblige à écouter l’album dans son intégralité)...
Alors, excessif, Lovesexy ? A n’en point douter. A ce détail près que cet album n’était finalement que la suite logique des disques précédents, Prince n’ayant eu de cesse de proposer, depuis 1999, une musique qui, d’album en album, devenait toujours plus libre, toujours plus personnelle, toujours plus complexe. Ce que Prince a sous-estimé, en revanche, était la capacité du public à absorber et digérer ces évolutions successives, surtout au rythme hallucinant imposé par le chanteur – rappelons qu’à la sortie de Lovesexy, Prince venait d’enregistrer, en l’espace de deux années, quatre albums majeurs (dont un double !) et radicalement différents les uns des autres... Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le public ait eu besoin de souffler, de marquer un temps d’arrêt.
Par conséquent, si Lovesexy est effectivement associé à la fin d’un certain « âge d’or » de Prince, ce n’est pas la qualité du disque qui est à l’origine de cette rupture, mais bien le fait qu’il n’y ait plus eu grand monde pour l’écouter et l’apprécier. Le soutien du public étant devenu incertain, le chanteur, suite à cette expérience, préférera prendre un peu moins de risques et jouer la carte de l’efficacité, au lieu de continuer à concevoir chaque disque comme une nouvelle utopie. Sur le court terme, cette décision s’avèrera payante (comme le montrent les succès de Batman ou Diamonds and pearls – deux très bons albums par ailleurs, même s’ils manquent un peu de folie) ; sur le long terme, en revanche, il n’est pas totalement certain que nous ayons gagné au change. (Thibaut Losson).
SIMPLY RED - A NEW FLAME (1989) Elektra – 244689-1 - (Europe)
Simply Red publie son troisième album, "A NEW FLAME", en février 1989. Il a été enregistré aux Antilles, à Montserrat, et marque le retour de Stewart Levine à la production. Une nouvelle fois, on y remarque la participation de Lamont Dozier qui a cosigné deux titres. Simply Red se classe N°13 en Angleterre avec "It's only love", un titre emprunté au répertoire de Barry White. C'est à cette époque que le "Daily Mirror" épingle Mick Hucknall. Le journal lui reproche de se prétendre de gauche et de vivre en Italie, à Milan, pour échapper au fisc anglais.
Un nouveau guitariste apparaît sur l'album "A new flame". Il est brésilien et s'appelle Heitor T.P. En avril 1989, Simply Red est N°2 en Grande Bretagne avec sa reprise de "If you don't know me by now", le grand classique de Harold Melvin & The Blue Notes. Trois mois plus tard et toujours avec cette reprise, ils seront N°1 aux Etats-Unis, où ils obtiendront le Grammy Award de la "meilleure chanson rhythm & blues".